Municipales pirates en France et aux Pays-Bas

Le mois dernier, à l’occasion d’élections municipales, le mouvement pirate a élargi le cercle de ses élus en Europe. Dix conseillers municipaux élus en Bavière le 19 mars dernier, mais aussi, suite au scrutin de ce même mercredi, un premier conseiller municipal élu aux Pays-Bas. Son élection a été confirmé vendredi 21 mars au sein du conseil municipal de l’arrondissement « West » d’Amsterdam. Enfin, Dimanche 23 mars, Freddy Vasseur à Portes-les-Valences et Alexis Boudaud à Auch, offraient leur deux premiers sièges aux pirates français à l’occasion d’élections municipales jouées dès le premier tour.

Outre la fonction de conseiller et la semaine de l’élection, les scrutins français et néerlandais sont nettement différents. Pour illustrer cette différence constatons que l’élu amstellodamois a gagné son siège (sur 15) avec un score de 3,6% alors qu’à Joinville-le-Pont, la liste menée par Pascal Ajar et soutenue par le Parti Pirate a été éliminée avec un score de 5,57% (pour 33 sièges).

La différence réside dans le mode d’attribution des sièges. les Pays-Bas pratiquent la proportionnelle à un tour pour chacune de leurs élections. Le quotient électoral (le nombre de votes exprimés par le nombre de sièges disponible) détermine le seuil pour obtenir un siège.

En France, dans les villes de 1.000 habitants et plus, le scrutin est lui aussi proportionnel mais une série de rêgles limite la porté de l’expression du vote. C’est un scrutin à deux tour, avec élimination des listes ayant obtenu moins de 10% au premier tour et des candidats sur les listes ayant obtenu moins de 5%. Un second écrémage est effectué au second tour par l’attribution de la prime au vainqueur remportant d’office la moitié des sièges. Le quotient électoral s’en trouve rehaussé, réduisant d’autant, la porté du scrutin proportionnel.

Ce système est mis en avant pour permettre au conseil municipal de gouverner avec une majorité confortable. Les souvenirs de la IIIème République avec ses gouvernements de coalition aussi fragiles qu’éphémères nous ont fait préférer un système offrant une majorité significative à tout organe élu, au détriment de la représentativité des opinions exprimés lors du vote.

Pourtant, la méthode proportionnelle pleine est largement utilisée par le monde et nos voisins néerlandais en offrent une démonstration. Les accords de gouvernement se font *après* l’élection sur la base du choix des électeurs. Ainsi, à Amsterdam, le D66 qui a remporté les élections devra former un bloc avec d’autres partis (soit les verts, soit les conservateurs, soit les deux). Il le fera sur la base de son programme et de celui de ses futurs partenaires. Les gouvernements de la plupart des pays européens sont formés de la sorte. Le dernier exemple en date est l’Allemagne ou A. Merkel a négicié un mois pour former un gouvernement alors qu’elle dispose d’une forte majorité au Bundestag. Mais la France, avec sa politique spectacle, peine à concevoir que d’anciens adversaires puissent travailler ensemble pour un but commun.

C’est pourtant ce qu’il se passe dans les faits en France aussi, les coalitions se forment elles aussi mais d’une manière qui favorise les plus forts. Une stratégie purement arithmétique entre les deux tours, les grands partis peuvent appeler les plus petits à se désister en leur faveur moyennant quelques places sur leur liste. Une stratégie plus constructive peut aussi avoir lieu avant le premier tour, où divers acteurs de la vie locale mettent en commun leurs idées pour les présenter devant les électeurs. C’est cette stratégie qui a été choisie par Freddy Vasseur (Parti Pirate) et sa tête de liste Geneviève GIRARD (UDI), travaillant ensemble à un projet pour leur ville.

N’ayant aucune chance de rivaliser avec les gros partis installés, le Parti Pirate risque de se faire éliminer à chaque élection. Il doit donc travailler à ce genre de collaboration s’il ne veut pas être marginalisé. Il doit montrer que ses propositions sont réalistes et constructives en laissant d’autres mouvements se les accaparer. Dans cet exercice, il convient de partir tôt en campagne et faire connaitre ses idées largement. C’est encore une fois ce que Freddy Vasseur a fait en faisant connaitre son projet presque un an avant l’échéance. Il lui reste maintenant à faire le plus dur en maintenant le cap pirate dans un conseil qui saura, on l’espère, l’écouter.

À Amsterdam, la démarche de Jelle de Graaf est différente. Dans un pays où chaque petit parti se lance à l’assaut des élections, il ne lui fallait pas diluer son discours de campagne dans celui d’un autre parti. Cela lui permet d’être plus incisif sur les thèmes pirates. Pendant la campagne, il a dénoncé avec force les programmes de surveillance vidéo de sa ville et la liberté de mouvement. S’il veut que son mandat soit utile, il lui faudra prendre en main les dossiers avec les autres membres du conseil ce qui l’obligera à lui aussi collaborer avec d’autres partis. Inventeurs de la démocratie de polder, les élus néerlandais s’obligent à une participation constructive que ce soit dans la majorité ou dans l’opposition.

Un autre avantage s’offre aux pirates de l’autre coté de l’Escaut. La longueur des listes n’est pas imposée et il est possible de présenter moins de candidats que de sièges. Ainsi, les petits partis ne pouvant guère espérer qu’un siège ou deux sont en droit de ne présenter qu’une liste de trois personnes s’ils veulent. Le Parti Pirate d’Amsterdam a décidé de présenter des petites listes dans tous les arrondissement et cette stratégie est payante parce qu’elle a permis de faire connaitre le parti dans toute la ville. Plus encore que la victoire symbolique de Jelle de Graaf, les pirates sont fiers d’avoir frôlé l’obtention d’un siège dans deux autres arrondissement (Centrum et Zuid). Ces scores très encourageant permettent aux pirates d’espérer de nombreuses autres victoires dans un avenir proche. À Paris les pirates n’ont pu se rassembler autour d’une liste complète que dans un seul arrondissement. Durant la campagne, les thèmes pirates n’ont donc pas touché les 19 autres arrondissements.

Le droit à être petit dans une élection n’existant pas en France, Il faudra que le Parti Pirate rame à chaque élection pour trouver un nombre critique de militants et de candidats. Cet obstacle peut être contourné en faisant alliance comme on l’a vu au municipales mais tous les scrutins n’offrent pas cette possibilité. Le parti doit effectuer un énorme travail de recrutement et de reconnaissance avant de pouvoir se lancer dans une campagne. Tant que la masse critique ne sera pas atteinte, ce travail de base sera à renouveler. C’est un handicap pour participer à la vie publique mais c’est aussi un avantage parce que conscient de ces obstacles, il indique aux militants la marche à suivre afin d’être pris au sérieux par ses concitoyens et ainsi, gagner leur confiance lors des prochaines échéances.