LA VIE EN ÉTAT DE CHOC

« Quant on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur. » — Beaumarchais, Le Barbier de Séville
Dans la nuit de dimanche à lundi, un mouvement de panique a provoqué des dizaines de blessés, dont certains graves[1], dans un quartier animé de Juan-Les-Pins : difficile de savoir si des pétards ou le moteur d'une voiture un peu bruyante en sont la cause, mais les détonations ont semé la terreur dans la foule, qui s'est précipitée dans les bars et les restaurants pour s'y réfugier. Fausse alerte donc, et seules les terrasses dévastées témoignent de la violence du moment. Les blessés à déplorer, nombreux, dont une femme enceinte toujours dans un état grave[2], sont ceux à qui la panique a fait perdre leurs moyens. Et on ne saurait reprocher aux gens d'avoir peur : sous un pareil climat, nous aurions tous couru pour sauver nos vies. 
 
La peur du terrorisme s'est durablement installée et nous la portons désormais chevillée au corps partout où nous allons. Une réaction naturelle, un instinct de préservation, nous dira-t-on. Mais ce serait oublier qu'on nous encourage à avoir peur : la communication anxiogène du gouvernement et des médias nous invite à toujours plus de méfiance, de suspicion, et donc à toujours plus de précaution. Ce « gouvernement par la peur » n'est pas une particularité française. C'est un schéma récurrent, et les «décisions courageuses» dont nos politiques se gargarisent nous contraignent le plus souvent à renoncer à toujours un peu plus de nos libertés privées, au prétexte que la sécurité — si elle existe seulement — serait à ce prix.
 
On voit comment la peur manipule les esprits qu'elle infecte : c'est une arme de persuasion qui suspend toute réflexion. Cette peur, convenablement instrumentalisée par les gouvernements, autorise ces derniers à faire voter des lois qu'en d'autres époques nous aurions jugées inacceptables. Ainsi, il faut se souvenir des injonctions à la responsabilité lors des manifestations contre la loi El Khomri. Car la peur est aussi un levier d'acceptation, de renoncement, quelquefois même de soumission. Cette «stratégie du choc» dénoncée par Naomi Klein[3] est le ver dans la pomme. Nous devons nous interroger sur les raisons politiques et économiques qui nous ont contraints à l'accepter comme partie intégrante de notre rapport à l'autre et au monde, et sur ce que cette peur — qu'elle soit justifiée ou non — nous pousse à accepter.
 
En conséquence, le Parti Pirate demande la sortie immédiate de l'état d'urgence et la réaffectation d'une partie des effectifs à des missions de médiation, de sensibilisation et d'accompagnement. À plus long terme, la lutte contre le terrorisme passera moins par des politiques militaristes et sécuritaires que par une refonte des systèmes éducatif et policier, en partie détruits par ceux qui aujourd'hui voudraient s'en faire les défenseurs.
 
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Sources :
[1] “Des dizaines de blessés légers dans un mouvement de panique à Juan-les-Pins” — Le Monde (15.08.2016) | http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2016/08/15/des-dizaines-de-blesses-legers-dans-un-mouvement-de-panique-a-juan-les-pins_4982826_1653578.html
[2] “Juan-les-Pins : un Drômois a vécu la panique et l’a filmée” — Le Dauphiné Libéré (15.08.2016) | http://www.ledauphine.com/drome/2016/08/15/un-dromois-a-vecu-la-panique-et-l-a-filme
[3] La Stratégie du Choc, Naomi Klein (Actes Sud - 2008) | https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Strat%C3%A9gie_du_choc