La France déclare la guerre au chiffrement ?

« Beaucoup des messages échangés en vue de la commission d’attentats terroristes le sont désormais par des moyens cryptés. »1 C'est l'argument choc du ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve qui dit vouloir mener « une action européenne/internationale contre le chiffrement », mais « ce n’est pas un pays seul qui peut prendre des initiatives », poursuit le Ministre de l'Intérieur pour couvrir ses arrières. Entendez : « Si ça ne fonctionne pas, ce sera la faute des autres. »

 

N'allez pas croire que Bernard Cazeneuve n'a pas pris connaissance des recommandations émises en Juillet par Giovanni Buttarelli, le contrôleur européen de la protection des données2, ou de celles du Ministère de la Justice néerlandais3 qui reconnait « l’importance d’un chiffrement fort pour la sécurité sur Internet» et qui a déjà fait savoir que les Pays-Bas s'opposeraient à toute mesure législative visant à l'affaiblir. Cette annonce, à la lumière des révélations d’Edward Snowden sur la surveillance de masse opérée par les États, va à l’encontre des initiatives publiques et privées encourageant une meilleure confidentialité numérique. Le chiffrement est aujourd'hui vivement conseillé par tous les experts en cyber-sécurité, de la CNIL4 en passant par l'ANSSI5. Dans ce contexte, le ministre de l’Intérieur compte sur l’Allemagne — et donc possiblement sur l'Europe — pour appuyer sa démarche : il rencontrera son homologue allemand le 23 août.

 

En ciblant le chiffrement, le Ministre de l'Intérieur ne se trompe pas d'ennemi : il se fabrique un épouvantail sur lequel il est facile de frapper. Car à moins d'un an de l'élection présidentielle, il faut donner l'illusion de l'action, faire parler les réseaux sociaux, offrir leurs gros titres aux journaux. Pour rappel, le chiffrement est un outil très largement utilisé — nos entreprises s'en servent pour se protéger de l'espionnage industriel, et vous l'utilisez aussi à chaque fois que vous payez avec votre carte bancaire. Les dissidents politiques et les lanceurs d'alerte en font usage pour se protéger des représailles. Interdire le chiffrement des communications aurait dès lors un impact certain : celui de museler un peu plus les opposants, contradicteurs et autres dissidents sur fond d'État d'urgence — et nous avons vu à quel point celui-ci s'est montré efficace, pas tant pour éviter des attentats que pour assigner des militants à résidence.

 

Si Bernard Cazeneuve voulait vraiment lutter contre le terrorisme sur le long terme, il reverrait la politique de renseignement sur le terrain. Comme le propose le Parti pirate, il suggérerait aussi à son gouvernement de s'attaquer aux conditions d'incarcération, de réinsertion, et mettrait l'éducation au cœur de son plan de bataille. En somme, il proposerait autre chose qu'un tout-sécuritaire qui ne vise qu'à renforcer le contrôle des citoyennes et des citoyens. Il ne raboterait pas, encore, leurs libertés individuelles.

 

Le Parti pirate réfute cette vision idéologique qui ne peut déboucher que sur une impasse, et il la combattra fermement. Les lois sont faites pour protéger les faibles : pas pour les aliéner davantage encore.

 

 

[1] Le Monde :  http://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/08/12/bernard-cazeneuve-veut-une-initiative-europeenne-contre-le-chiffrement_4981741_4408996.html

[2] Recommandations émises en Juillet par Giovanni Buttarelli : https://secure.edps.europa.eu/EDPSWEB/webdav/site/mySite/shared/Documents/Consultation/Opinions/2016/16-07-22_Opinion_ePrivacy_EN.pdf 

[3] Article de Numerama : http://www.numerama.com/politique/137054-les-pays-bas-livrent-un-plaidoyer-en-faveur-du-chiffrement-fort.html et l'avis original du Ministère de la Justice néerlandais : https://www.tweedekamer.nl/kamerstukken/brieven_regering/detail?id=2016Z00009&did=2016D00015

[4] avis de la CNIL https://www.cnil.fr/fr/les-enjeux-de-2016-3-quelle-position-de-la-cnil-en-matiere-de-chiffrement

[5] avis de l'ANSSI https://fr.scribd.com/document/319975624/Note-de-l-Anssi-sur-le-chiffrement

Illustration : CC BY-SA 4.0 par Marcin Bialek