L’état d’urgence permanent mène à l’État policier

Même les plus farouches défenseurs des libertés individuelles, dont nous sommes, admettaient le 13 novembre 2015 qu’il était nécessaire d’activer les pouvoirs policiers exceptionnels de l’état d’urgence. En revanche, il faut avoir le courage politique d’affirmer que par définition, au bout de quelques semaines, l’état d’urgence, système extraordinaire décrété brièvement face à l’urgence, ne saurait être prolongé.

En effet, de deux choses l’une : soit la menace n’est plus aussi forte, et dans ce cas l’état d’urgence doit être levé ; soit la menace est durable, et dans ce cas son existence ne saurait justifier l’extinction tout aussi durable des contre-pouvoirs de notre régime démocratique.

Par ailleurs, en plus d’être politiquement dangereux, l’état d’urgence est tout à fait inefficace. De fait, à mi-janvier, sur plus de 3000 perquisitions, seules 4 ont abouti à des procédures antiterroristes.

Pourtant, à l’instar du Premier ministre Manuel Valls, certains prétendent que l’état d’urgence doit perdurer aussi longtemps qu’il y aura un risque élevé d’attentat. Ont-ils bien réfléchi aux conséquences d’un tel engrenage ? Eu égard à l’engagement militaire de la France contre Daesh et Al Qaïda, la menace est appelée à perdurer pour encore plusieurs années. À suivre Manuel Valls, il faudrait donc en déduire un état d’urgence de plusieurs années lui aussi.

Outre la stupidité du concept, qui tient de l’oxymoron, cette situation transformerait purement et simplement notre régime démocratique en un Etat policier. En effet, l’état d’urgence consiste à légaliser des pouvoirs policiers extraordinaires, arbitraires, et sans contrôle judiciaire ni avant ni pendant l’action policière. L’instaurer dans la durée revient donc, ipso facto, à faire de la France un Etat policier où la justice ne passe que là où la police le veut bien.

Les militants écologistes assignés à résidence en vertu de l’état d’urgence, alors qu’ils n’ont rien à voir avec la menace terroriste, l’ont constaté à leurs dépens. Même chose pour les mouvements et collectifs auxquels on a refusé, dans toute la France, le droit de manifester et de se rassembler : et ce, au nom de l’état d’urgence, alors que d’autres obtenaient ce droit. Même chose encore pour les Français de confession musulmane qui ont subi, selon le récent rapport de l’ONG Human Rights Watch, de graves discriminations policières dans le cadre des perquisitions massives post-attentats.

Face à cette dénaturation terrifiante de la démocratie française, l’argument central des partisans de l’état d’urgence permanent est toujours le même : « La sécurité est la première des libertés ». Ils prétendent que ce principe a été établi par la Révolution française. C’est faux. C’est même un contresens grossier. L’article 2 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 proclame : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. » Or, à l’époque, en rupture avec la monarchie d’avant 1789, le droit à « la sûreté » désigne non pas la sécurité de nos biens, mais bien la garantie pour chacun que ses libertés seront toujours respectées contre une arrestation, un emprisonnement ou une condamnation arbitraire.

En d’autres termes et n’en déplaise aux partisans de la dérive vers toujours plus d’autoritarisme, la sécurité n’est pas la première des libertés. Plus simplement, la première des libertés, c’est la liberté elle-même.

illustration @nawak