Ce dimanche 4 mai, l'émission "Revu et corrigé" de Paul Amar s'est une fois de plus intéressée au Net : ses dangers, ses pirates, ses pédophiles. Pour soutenir cette analyse poussée, une experte sur le plateau : Nadine Morano, Secrétaire d'état à la Famille qui s'était déjà illustrée en nous expliquant que s'opposer à certaines lois iniques revenait à "se ranger clairement du côté des assassins", et qui nous a ainsi offert une nouvelle occasion d'entrevoir l'étendue de sa pensée critique -- confondant allègrement pornographie, pédophilie et autres, dans une confusion dont on ne saurait dire si elle était délibérée ou simplement due à l'ignorance.
Entre autres confusions malheureuses, Mme Morano a semblé tout aussi peu capable de faire la moindre différence entre les concepts d'accessibilité et d'accès au contenu. Le contenu d'un site Web, ainsi que les conditions mises en place pour y accéder, sont l'affaire de son hébergeur (comme le définit, du moins, une loi portée à bout de bras en 2004 par un certain M. Sarkozy). Que beaucoup de choses restent à améliorer, qu'un risque existe (sur Internet autant que dans la vie quotidienne) pour les enfants de se trouver confrontés à des scènes licencieuses ou choquantes, c'est fort possible ; cependant au coeur du problème se trouve la responsabilité des parents, que la Secrétaire d'état n'a pas jugé bon de mentionner.
Si mal intentionné qu'il soit, l'ordinateur de votre chérubin ne fera pas apparaître une dame toute nue sans que personne ne lui ait rien demandé. Il en va des ordinateurs comme des téléviseurs, ils n'ont rien à faire dans la chambre des enfants !
Dire cela, ce n'est pas évacuer le problème ; c'est remettre en perspective tout l'enjeu de l'éducation. Au lieu d'interdire les voitures, on apprend aux marmots à traverser dans les clous : il en va de même avec les nouvelles technologies.
Quand bien même certains industriels s'ingénient à nous faire croire qu'un téléphone portable est la parade anti-enlèvements par excellence, il est malsain de laisser l'enfant seul face à des outils tels que les mobiles ou les ordinateurs connectés, et, plus encore, seul au centre des intérêts financiers et publicitaires en jeu. Les pédophiles ne sont pas les seuls à avoir tout intérêt à ce que votre enfant soit laissé sans contrôle !
Tel est le terrifiant paradoxe du double-langage tenu par les politiques et les médias : en nous donnant tout lieu de nous inquiéter exagérément et à tout propos, on nous incite en fait à... déléguer à d'autres l'éducation de nos enfants ! Le bon sens voudrait qu'au lieu d'accumuler les erreurs grossières, de dénoncer d'hypothétiques pédophiles tapis derrière chaque messagerie instantanée, Mme la Secrétaire d'état rappelle combien tous les téléphones, téléviseurs et ordinateurs du monde ne sauraient remplacer des parents attentionnés et avisés. De même que l'on surveille de loin sa progéniture au jardin d'enfants, il est de nombreuses façons de prévenir les dangers du monde numérique : avoir des discussions préalables et non alarmistes, prendre soin de laisser l'ordinateur dans le salon... encore une fois, jamais l'hystérie ni l'exagération n'auront l'efficacité du simple bon sens.
À moins -- à moins que le but véritable de ces vociférations ne soit tout autre.
Revenons à Paul Amar et son émission. Le ton avait donc été donné, et le maître de cérémonie s'est lancé dans une diatribe tonitruante sur les dérives du Net, par le biais de rapprochements qui n'auraient sans doute pas fait rougir certaine Première Dame de France lorsqu'elle assimilait (avec sa si particulière candeur) le Nouvel Observateur à la dénonciation des Juifs sous Vichy.
Quand on cherche le pire sur Internet, on le trouve de fait assez facilement, et peu importe si les ficelles sont grosses, c'est de la télé, coco. M. Amar n'a donc pas craint de plonger dans une imagerie quasi christique, passant du Net "noir" au Web "lumineux", symbolisé par l'intervention-apparition pour le moins ubuesque d'un "hacker éthique". Après un bon quart d'heure consacré au pire du Web, cet évangile nous gagna tous et la lumière fut : le corps et le sang de l'Express ou Rue 89 fut délivré aux paroissiens que la pornographie, la pédophilie, la Stasie et autres rimes en -ie avaient quelque peu mis à mal !
Passé l'instant de stupeur et de déception rigolarde, on restait un peu sur sa faim cependant, laissés que nous étions avec la question de savoir à qui profitait le "Net nouarrr"... Après Madame, on pensait à Monsieur Sarkozy et à la célérité qu'il mettait naguère à tancer les sauvages internautes, à réclamer un "Internet civilisé", et à vendre la future loi Olivennes.
C'est dit : on fera décidément peser sur le Net tous les maux de la société occidentale. L'industrie du disque va mal ? Hop, accusons les vilains-pirates-téléchargeurs, tricotons tant et plus de lois Dadvsi, Olivennes et consorts... Les journaux se vendent moins ? Hop, détournons vite l'attention du public vers ce "Net noir", et bricolons des lois pour contrôler l'information sur Internet.
Ténèbres et lumière : ainsi se résume l'évangile selon Paul...Amar. Le procédé n'est pas sans évoquer les raccourcis de Nadine Morano, jusque dans leur inélégance. Il s'agit, somme toute, de faire passer les citoyens pour des victimes impuissantes, et non comme des acteurs à part entière de la société de l'information, doués de libre-arbitre et de responsabilités. Dans le cas de la Secrétaire d'état à la Famille, les enfants sont exposés à la pédophilie-pornographie-violence de toutes sortes, comme si la famille, précisément, était absente de l'équation ; dans le cas de M. Amar, ce sont les choix de l'utilisateur, lecteur, abonné, internaute, qui sont soigneusement passés sous silence.
On ne lit pas un blog comme l'on ouvre un journal. Si la presse est critiquée, à tort ou à raison, ce n'est pas parce que l'Internet s'y serait substitué. Ils ne procèdent tout simplement pas de la même mécanique ; à mesure qu'un certain public trouve sur le Web un foisonnement, une créativité et un dynamisme peu présents dans des médias plus légitimés, on comprend que beaucoup de journalistes puissent craindre pour l'avenir de leur profession -- du reste, l'on peut légitimement se demander si des émissions telles que "Revu et corrigé" ne risquent pas d'avoir un effet plus catastrophique encore, en nous donnant une si piètre vision du journalisme prétendûment "professionnel. L'industrie du disque, tout comme les journalistes et les politiques, se trouvent face à une situation inédite : ils risquent aujourd'hui de devoir tenir compte du libre-arbitre des citoyens.
Et il est grand temps que ces gens-là le réalisent : ils doivent eux-même régler leurs problèmes, et cesser de refourguer la douloureuse aux internautes.
Amen.
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